« Les hommes naissent bien dans l’égalité, mais ils n’y sauraient demeurer» (Montesquieu, l’Esprit des lois-1748).

Sus ! Taïaut ! A mort ! autant d’interjections qui ne laissent aucun doute sur les intentions de celui qui les lance. Moins agressive mais en fait guère plus sympa, on utilisait aussi autrefois cette autre apostrophe : Haro.
Au Moyen Age, ce mot haro servit d’abord pour marquer la fin d’une foire ou d’un marché. Puis, tout comme ses variantes harou, hareu ou harol , en prenant la signification de « par ici, de ce côté », il s’employa de plusieurs façons. D’abord, pour exciter les chiens, pendant la chasse du grand gibier et du loup en particulier. Ensuite comme appel au secours ou cri de détresse pour une personne en difficulté, en danger ou victime d’une agression. Enfin, en application du droit coutumier normand de l’époque « qui faisait obligation à quiconque de tout faire pour arrêter un brigand pris en flagrant délit », ce cri constituait un appel à l’aide afin de maîtriser l’aigrefin.

 

LA TETE DE TURC
Au fil des ans, ce terme sombrait peu à peu dans l’oubli, quand un certain Monsieur de La Fontaine lui rendit une nouvelle jeunesse. Le fabuliste, qui aimait souvent dépeindre les humains au travers les animaux, le reprit en effet dans une de ses allégories « Les animaux malades de la peste ».
Souvenez-vous.
Victimes du terrible fléau, ceux-ci tiennent conseil, avouent leurs péchés mais avec le secret espoir qu’on trouvera un autre responsable de tous leurs maux, le fautif sur qui s’abattra la colère divine !

À tout seigneur, tout honneur, d’entrée le lion s’accuse d’avoir dévoré moult moutons et même, au passage, d’avoir croqué quelques bergers ; qu’à cela ne tienne, ses flatteurs courtisans n’ont aucune peine à le convaincre que ce ne sont là que billevesées et se déclarent prêts à absoudre bien volontiers le roi des animaux ! De même, tour à tour, se trouvent ainsi disculpés de leurs offenses, leurs vols, voire leurs crimes, le tigre, l’ours et autres puissants de la gent animale.
C’est alors que l’âne, tout penaud, ne sachant où se mettre, avoue que poussé par la faim il s’est laissé aller à brouter quelques brins d’herbe tendre dans un pré. Là ! Quelle aubaine, une pauvre et faible bête sans défense, qui pense avoir commis le pire des forfaits et de surcroît bien connue pour son ignorance. Qu’espérer de mieux, pourquoi chercher ailleurs, n’est-ce pas le coupable idéal ?
Et l’écrivain de poursuivre dans sa fable :
« À ces mots, on cria haro sur le baudet…
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal,
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable !
Rien que la mort n’étoit capable
D’expier son forfait…

On avait trouvé une « Tête de Turc », autre expression faisant allusion à la figure exposée dans les foires et sur laquelle les badauds pouvaient sans crainte s’en donner à cœur joie en lui lançant des boules de son ou autres objets.

ET L’ÉGALITÉ ?
Peu à peu, l’expression « Crier haro sur le baudet » devint synonyme d’un acharnement sur une pauvre et faible personne, inoffensive, sans défense, le plus souvent innocente de ce qu’on l’accuse et seulement blâmable d’une peccadille, pour laquelle il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Comme notre âne de la fable !

En l’accablant de cette façon, en rejetant ainsi tout le mal sur elle, en la choisissant comme victime expiatoire, on trouve ainsi un « bouc émissaire » rêvé. Une autre locution, plus facilement utilisée de nos jours, bien que plus ancienne puisque d’origine biblique. Jadis, lors du kippour ou Grand Pardon annuel, fête juive de la pénitence et de l’expiation, le grand prêtre d’Israël chassait de son troupeau vers le désert, un bouc qu’il avait symboliquement chargé de toutes les malédictions du monde et de tous les péchés du bon peuple !

L’on pourrait penser qu’en traversant les siècles, les moeurs en matière d’égalité entre humains auraient évolué dans le bon sens, et surtout beaucoup plus que ce que nous connaissons encore aujourd’hui. Car, malgré la belle envolée révolutionnaire de 1789, voulant que « les hommes naissent libres et égaux en droits », la moralité que donna La Fontaine à sa fable demeure hélas toujours juste :
« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

Ce qu’un humoriste, en allusion au racisme traduit par :
« Selon que vous serez blanc ou noir,
Les jugements de cour vous rendront puissant ou misérable » !

J. Defretin

PARTI PRIS Expression populaire 10
Haro sur le baudet ! 1/1  23.10.2008

 

 

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