Zola a écrit Les Rougon-Macquart, Druon Les Grandes Familles, George Sand l’Histoire de ma vie.
Plus modestement mais avec tout autant de mérite, car sortant du cœur, Yolande Labarre, une allysienne bon teint, offre à son bourg d’Ailly sur Noye, qui l’a vu naître en 1921 et qu’elle ne quitta jamais, 150 ans de l’histoire de ses parents et aïeux, les « Labarre-Turbert ».(*)

« Depuis toujours, dit-elle, chaque fois qu’une chose m’interpellait, je la notais sur un carnet. À ce rythme là, les pages se noircissaient très vite et il m’a fallu amorcer un début de classement sur un bon vieux cahier de cent pages. Peu à peu germa l’idée que je pouvais aller plus loin et faire partager mes souvenirs autour de moi. Pourtant, sans l’aide et l’insistance d’un autre enfant d’Ailly, Claude Dewaele, autodidacte devenu grand érudit, je pense que tout serait resté longtemps encore dans le tiroir. Je lui en serais toujours reconnaissante. Ca y est, la messe est dite, l’ouvrage a quitté l’établi et se trouve maintenant sous les yeux de tous. Je n’aurais qu’un souhait à exprimer : que ceux qui me liront n’estiment pas que j’ai manqué de modestie… mais parler de soi n’est pas chose aisée ».

Voilà, le ton est donné !
Souvent, les superlatifs s’accumulent pour juger le style d’un auteur. Mais ce qui plaira sans doute le plus dans ce récit, ce sont la sincérité et la simplicité. « Ici, tout est vrai, dit-elle, je n’ai fait que relater ce que m’ont raconté mes parents ou ce que j’ai vécu ». Dans le texte, rien d’emphatique, aucune recherche de grands effets, de mots pompeux ou de périphrases inutiles. Le mot et le verbe sont simples, clairs, pleins de bon sens. Bref, un langage tel qu’on le parlait autrefois et que retrouveront avec émotion les gens de sa génération ou découvriront avec plaisir les plus jeunes.

Et si parfois un passage apparaît presque puéril, il n’en est que plus sincère. N’est-ce pas touchant, alors qu’elle subit la tristesse de l’évacuation en 1940, d’entendre cette grande fille dire « Qu’on est bien dans le foin », qu’elle découvre chez un métayer dans la Vienne ! L’est-ce moins que de lire « Comme c’est bon » quand elle goûte à son premier croissant !

En bonne picarde qu’elle est, Yolande Labarre cite souvent des expressions de ses ancêtres. Certaines, de véritables morceaux d’anthologie de ce langage régional, ont encore cours. Qui ne connaît « Encore un qu’chès prussiens y n’aurot pas » « J’sus rassis comme un pain d’six livres » ou « Après ch’tin lo, o n’airon d’leute » ? D’autres, moins connues, ne manquent pourtant pas d’originalité. Clore une discussion sur un « Copons là ch’bout » ou inviter à ne pas s’en mêler avec un « Va pas la met’ tin liard au jus » n’ont rien à envier à « Por foaire cho, mi s’ais l’foaire » quand on rate une chose ou « Hue m’tiète, min tchu y vient » lorsqu’on marche la tête en avant ! 

UN ARBRE DU DEBUT 19e SIECLE
On ne résume pas en quelques lignes plus de cent cinquante pages d’un ouvrage aussi chargé de souvenirs que truffé d’anecdotes. On risquerait trop de trahir la plume de son auteur. D’autant que tout s’enchaîne parfaitement, par étapes, selon un arbre généalogique dont les premières branches remontent au début des années 1800. Le tout agrémenté de photos, légendées et dont certaines offrent le charme nostalgique du temps passé.
On ne peut résister toutefois à évoquer ici quelques morceaux choisis de ce témoin de « L’Histoire sans histoires » d’une famille d’autrefois. Sauf d’avoir été profondément marquée par le fléau qui sévissait alors à cette époque, la tuberculose. 

La saga débute avec quelques clins d’œil aux arrière-grands-parents puis s’étoffe surtout avec leurs enfants.
Nul doute que le pépé paternel André Labarre apprécierait le succès de « Bienvenue chez les ch’tis ». Car c’en était un pur, de 1848, tout comme son épouse Rosalie Lourdel de onze ans sa cadette. Uni en 1875, le couple découvre Ailly sur Noye treize ans plus tard avec leurs six enfants et un « en commande » (ils en eurent douze). Le mari monte une entreprise de battage mais disparaît en avril 1914. Pendant vingt deux ans encore, sa veuve tient le café où, bien qu’analphabète, elle a la réputation de savoir compter !
Le grand-père maternel Aristide Turbert, natif du Doullennais où il suit de bonnes études, est d’une autre trempe. Il veut être vétérinaire. Son père Nicolas en décide autrement. À 22 ans, il lui confie la gestion d’un moulin, en même temps qu’il épouse Hélène Binet, plus jeune de deux années. Après une mésentente familiale, aggravée par la noyade de leur petite Georgette, elle a 18 mois, le couple arrive à Ailly en 1894 où Aristide a trouvé du travail… dans un moulin. Il disparaît en 1910, sa femme lui survit trente sept ans.
 
Le papa, le gros Arthur comme on l’appelle, encore un ch’ti né en 1882, quitte l’école d’Ailly à 12 ans pour aider son père au battage. En 1910, il épouse Jeanne Turbert, qui lui doit le respect de quatre ans. Sergent pendant son service militaire, il se distingue durant la Grande Guerre. Sous-lieutenant, il reçoit la Croix de guerre, fait l’objet de sept citations, avant de devenir chevalier de la Légion d’honneur en 1920. Plus tard, cette rosette ouvrira les portes de la Maison d’éducation d’Ecouen à sa fille Yolande. Démobilisé, il exploite une briqueterie puis une galocherie avant de reprendre le commerce rue Sadi Carnot à Ailly. En 1941, en l’absence d’élection municipale, il fait fonction de maire pendant trois ans. Il décède le 1er janvier 1945.
 
La mère, Jeanne Turbert, habile couturière à domicile, n’hésitait pas non plus à faire des « journées bourgeoises » pour améliorer l’ordinaire. Dès 1928, elle s’occupe du débit de boissons assorti d’une pompe à essence, tout en assurant les achats de paille et fourrage. Et ça ne suffit pas, elle met ses talents de cousette à profit… et fait du jardinage ! Après le décès de son époux, elle achète un commerce de charbon dont elle confie l’exploitation à sa fille Yolande, qui assure les tournées « comme un homme » !
Le 6 juillet 1968, épuisée, elle rend le dernier soupir sur ces tristes mots « Après tout, je peux m’en aller, j’ai assez souffert ».
 

Jean, le frère de Yolande, de dix ans son aîné, est un être très sensible qui ne se remettra jamais du mitraillage du 24 juin 44, qui coûta la vie à une personne qu’il avait prise dans son camion. Disparu en 1981, Ailly lui doit son équipe de tennis créée cinquante ans plus tôt.

De Yolande Labarre, chacun connaît le dévouement sans limites dans le domaine social. Entrée dans la vie civique dès 1965, d’abord comme conseillère municipale, elle ne cessa de mener ses actions au travers de divers organismes. Et si avec les ans, elle est plus qu’octogénaire, elle a un peu levé le pied, elle demeure néanmoins  fidèle à sa devise « On ne me dérange jamais » !

OUI, C’EST BIEN ICI, JE VOUS ATTENDS !
Quant au coût de cette intéressante histoire de famille, six euros, il est à l’image de son auteur, modeste. En fait, une participation aux frais d’édition. « Il n’est pas question d’en tirer profit, dit-elle ». Et elle pourrait ajouter comme sa maman, à qui un fils de famille faisait un jour une cour trop empressée « Pas de ça Lisette » !

Ce qu’espère maintenant Yvonne Labarre, c’est d’entendre sonner ou frapper à sa porte du 41 rue Sadi Carnot, et ouvrir à ceux qui veulent en savoir plus sur sa vie et les destinées de sa famille.
Elle les accueillera dans son ancien café, là où quelques anciennes tables semblent attendre des « anciens » pour une partie de dames ou une « cuinchée » près du vieux comptoir qui vit verser tans de demis et de bistouilles ! En rêvant un peu, on peut aussi l’imaginer prendre une commande de boulets ou d’anthracite ou encore courir à la pompe faire le plein d’une traction ou d’une deudeuche !
Et vous n’aurez pas trop à insister pour que, les yeux mi-clos comme à son habitude, elle vous raconte une anecdote qu’elle n’a pas confiée à son livre ou à laquelle elle n’avait pas encore songé !
Merci Mademoiselle Labarre !

J. Defretin

NDA. Comme il est de coutume, l’auteur adresse ses remerciements à ceux qui l’ont aidée à parfaire son livre.
Elle tient à adresser également une mention particulière à la Com de Com du Val de Noye pour son soutien matériel, sans lequel il ne lui aurait pas été possible de réaliser son rêve.

(*) « LA FAMILLE LABARRE-TURBERT dans le siècle à Ailly sur Noye – Imprimerie Carré, Fressenville Juin 2008

Crédit photos : Y. Labarre

Les Labarre-Turbert 1/1                        Juillet 2008

 


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